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Les Alfreds

Christophe Petchanatz

Collection Les Sœurs Océanes n°3
ISSN 1776-6494
format : 21 x 10,2 cm
264 pages
ISBN 978-2-915412-65-9
 

Edition courante : 18 euros
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Edition de tête :
30 exemplaires
numérotés de I à XXX,
signés par l'auteur et présentés dans un emboîtage
50 euros
Exemplaire(s)



extrait

13. hors-jeu

à Guy Ferdinande

On dit c’est la chaleur, le bruit, et pourtant tout remue, c’est surtout ça, ça bouge, mais lentement, insidieux, très souple et comme une poche emplie d’eau, voilà, et cette opacité, ce trouble, une poche translucide à travers laquelle les couleurs, les flonflons et les ris – ont cette pénible vérité, faces difformes regardant d’un peu près, mères et aînées déjà laides déjà, l’effet de cette lumière, mentons, acné, et rien qui aille vraiment, les vêtements, lourdeur des gestes endimanchés, la lourdeur saccadée et même les jeux, même les jeux des tout petits ont cette gravité, cette douleur constitutive – ah, pour jouer, pour parler, il faut sans cesse démolir cette chose, et aussitôt cela reprend, dedans, cela se fige, ankylose, raideur des membres et de la nuque (mais ce seraient des impressions ; au vrai, chacun vaque souplement, et les filles sont belles, c’est autre chose qui grince, comme la souffrance d’un très très proche anéantissement, c’est imminent, ça n’arrive jamais). Au-dessus des maisons, les petites maisons autour de la place, loin, vers l’horizon, de gros morceaux nuages viandes ocre, nuages boucanés, torchons d’hôpital avec le sang le pus ; derrière les maisons, que l’on sait plates et inutiles, il y a tous les laissés pour compte, les vieilles, les infirmes, les étrangers, tous les surnuméraires. Les maisons tiennent à peine debout, elles sont étayées, reclouées, repeintes à la hâte chaque fois qu’il le faut, et derrière se tiennent les autres, les punis, les affreux. Avec lesquels on vit vaille que vaille les autres jours de l’année, et les dimanches également, on les traîne à la messe, on leur garde une place aux repas de famille, aux baptêmes et aux anniversaires. Ils sont petits et sombres, mal aimés, amers, mais sans humeur ; leur air de chien battu suffit à empoisonner n’importe quelle réjouissance. C’est pourquoi, les jours de fête, les jours où chacun veut un peu respirer, respirer pour de bon, loin de ce regard lourd insupportablement modeste, on les laisse là-bas, derrière les maisons. C’est pourquoi le retour, ce soir, n’en sera que plus navrant, et que bien des silences, bien de petites attentions, bien des allusions à peine compréhensibles seront nécessaires pour dissiper ce qui pourra sembler, à terme, un stupide malentendu. Jusqu’à l’année prochaine.

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